Solennité du Sacré-Cœur de Jésus
Dt 7,6-11 1 Jn 4,7-16 Mt 11,25-30

« Je suis doux et humble de cœur ». Il est rare, dans l’Évangile, que Jésus se livre à des confidences. Le but des Évangiles n’est pas de faire sa biographie, mais de nous révéler la Bonne nouvelle du salut en Jésus-Christ, de nous rendre participants à ce mystère en lui donnant l’adhésion de notre cœur, de notre foi. Pour aimer, pour donner notre consentement à la personne que l’on aime, il faut la connaître. Et pour connaître Jésus – et, par Lui, connaître le Père – nous devons écouter sa parole. Parole qui, encore une fois, n’est pas anecdotique – Jésus ne nous raconte pas ses souvenirs d’enfance, ce qu’il aime manger, et nous ne savons même pas à quoi il ressemblait physiquement – car cette Parole nous introduit au mystère de la communion trinitaire. Si par exemple nous entendons les Béatitudes comme un autoportrait de Jésus – « Heureux les pauvres de cœur, heureux les doux, heureux les miséricordieux, heureux les artisans de paix… » – nous voyons dans la pauvreté qu’il incarne, dans la douceur, la miséricorde, autant de portes d’entrée dans le Royaume, dans cette vie nouvelle que le Christ fait jaillir pour notre monde.
« Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » En saint Jean, Jésus dira qu’il est « la porte », ou « le chemin » : nul en effet ne peut aller au Père, c’est-à-dire accomplir sa vocation d’homme ou de femme, sans passer par lui. En se révélant comme le Fils, Jésus montre qu’il dépend totalement du Père, de qui Jean dit bien : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ». Le Christ est ainsi « l’image du Dieu invisible » (Col 1,15) auquel il a donné visage. Et nous aimons vénérer ce visage par nos yeux de chair, grâce aux icônes, aux images non faites de main d’homme comme le Saint-Suaire, ou aux représentations qu’au fil des siècles peintres ou sculpteurs ont pu proposer du Verbe incarné.
Mais n’oublions jamais l’avertissement du Ressuscité à Marie-Madeleine, au matin de la résurrection : « Ne me retiens pas ! car je ne suis pas encore monté vers mon Père » (Jn 20,17). Nous ne pouvons pas mettre la main sur Jésus, précisément parce qu’il est Dieu. Son Ascension nous a dérobé son corps charnel, glorifié par la résurrection, et nous a ainsi libérés de toute risque d’idolâtrie. Avec Paul, nous pouvons dire que nous ne connaissons plus le Christ « à la manière humaine » : « le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là » (2 Co 5,16-17).
En se décrivant comme doux et humble de cœur, le Christ nous invite à le connaître comme celui qui s’efface et s’abaisse. Il s’efface pour révéler le Père, il s’abaisse en acceptant de mourir sur la croix, comme un bandit, et c’est là que son cœur est transpercé d’un coup de lance.
Le mystère de son Cœur Sacré, que nous célébrons aujourd’hui, est tout sauf le culte idolâtrique un peu malsain d’un objet, d’une relique. Car ce cœur est essentiellement transpercé. Il donne à voir. Par cette déchirure, Jésus est la porte ouverte sur l’invisible. Il nous donne, non de voir avec nos yeux de chair, mais de communier de tout notre être à ce qui passe par ce cœur transpercé : le fleuve d’eau vive, la source intarissable, le jaillissement éternel de l’amour du Père. Miséricorde surabondante qui fut révélée à une religieuse polonaise, la future sainte Faustine, par les plaies lumineuses du crucifié. Torrent d’amour sauveur qui, en 1675, se dévoilait en ces termes à une visitandine de Paray-le-Monial : « Voici le cœur qui a tant aimé le monde ». L’océan d’un « trop grand amour » (sainte Élisabeth de la Trinité, traduisant Ep 2,4) se déverse sur nous par ce cœur ouvert.
Mais dans l’autre sens, le Sacré-Coeur est la porte étroite par laquelle nous pouvons entrer dans la « réalité nouvelle » dont parle saint Paul. Un monde nouveau où chacun a sa place, où chacun est le préféré de notre Père des cieux. Oui, Dieu préfère chacun ! Comme le disait le pape Léon XIV avant-hier dans l’immense basilique de la Sagrada Familia à Barcelone :
(…) ce n’est pas nous qui donnons une place à Dieu (…). C’est Dieu, au contraire, qui nous donne une place, et la place qu’Il nous offre, c’est son propre cœur : la place du Fils, pour nous qui étions des étrangers ; la place du Bien-Aimé, pour nous qui sommes pécheurs.
À l’image du Sacré-Cœur, ouvrons nos propres cœurs, pour que le trop grand amour de Dieu s’y déverse et les rende ardents, doux, humbles et accueillants.