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Homélie

11e dimanche du Temps ordinaire (A)

F. Bernard

Ex 19,2-6a ; Ps 99 ; Rm 5,6-11 ; Mt 9,36 – 10,8

Il est heureux que nous en soyons ici de l’évangile de saint Matthieu, après le long cycle pascal dévolu au quatrième évangile. Oui, heureux sommes-nous avec les Douze d’entendre cet appel à la  mission et d’y répondre, quel que soit notre âge et notre état de vie. Car tous nous sommes concernés  par cet envoi des Douze, chaque baptisé confirmé est appelé à rendre compte de la Bonne Nouvelle  de l’évangile, à témoigner de la présence du Ressuscité dans sa vie personnelle.  
Cette mission des Douze, de l’Église, notre mission, a trois caractéristiques : elle vient du cœur  de Dieu mais doit passer par notre cœur ; elle s’exercera avec des moyens pauvres ; elle est universelle.  

Elle vient du cœur du Christ, du cœur de Dieu donc, et c’est cette expression : « Jésus fut saisi de compassion devant les foules désemparées », qui nous dit le mieux la profondeur de cet amour.  Jésus dans sa divine humanité a un cœur matriciel, il frémit dans ses entrailles, exactement comme la  femme enceinte qui ressent la danse de son petit en elle, comme une mère et un père, bouleversés  devant la souffrance de leur enfant. Cette expression de totale compassion doit nous aider à  comprendre le thème biblique de la colère de Dieu, repris par saint Paul dans le passage de l’épître  aux Romains que nous avons entendu : par le Christ et par son sang versé, nous serons sauvés de la colère de Dieu, nous assure l’Apôtre. Entendons-nous bien : Jésus n’est pas la main qui arrête à temps  le glaive du Père prêt à nous transpercer. La colère de Dieu ne vise pas l’homme pécheur, mais le  péché ; cette colère, pour la comprendre, il nous faut la débarrasser de tout anthropomorphisme, c’est  le tremblement de son amour devant tout ce qui abîme l’homme, sa créature bien-aimée et faite pour  aimer. La colère divine, c’est juste la profonde incompatibilité de Dieu avec son contraire, avec ce  qui n’aime pas, ce qui se raidit dans le refus, le soupçon, le rejet de la relation, l’enfermement égocentrique. Face à ce mal, qui atteint l’homme et le menace, Dieu est comme démuni, il frémit, il  est bouleversé. Alors, si vous me permettez l’expression, il se jette dans la bataille, il se fait homme  lui-même en son Fils unique engendré pour qu’enfin le projet créateur aboutisse, qu’une bouche  d’homme formule jusqu’au bout, jusqu’à en mourir un Amen parfait à l’amour, qu’un cœur humain  vive le Oui sans réserve, absolu. La croix du Christ, suprême jaillissement d’amour offert, qui nous  réconcilie, sera la résolution de ce thème de la colère divine. La colère de Dieu, voyons-la plutôt dans  cette réconciliation sacramentelle déposée sur l’autel dans l’hostie – la victime au sens littéral – et au  cœur de chaque pardon que nous recevons.  

Le plus étonnant quand même, c’est que Jésus nous confie, à travers le choix des Douze, sa mission réconciliatrice, son ministère de guérison, de délivrance, d’enseignement. Quelle confiance  incroyable ! La moisson est si abondante, le besoin de berger pour les brebis abattues si criant, qu’il  fait appel à nous, pauvres pécheurs et simples mortels. Il nous estime capables de porter avec lui ce  souci des pauvres, des autres, de tous les autres ; il nous met à la hauteur, à la profondeur plutôt, de  son cœur brûlant d’amour divin : il nous croit capables de vibrer au diapason de ce divin  frémissement. Ils n’ont pas dû en revenir, Simon-Pierre, André, Jacques, Jean et les autres, même  Judas, de s’entendre appelés ainsi à partager la mission : guérissez, ressuscitez – carrément ! – purifiez, expulsez. Moi, mais je suis si petit, si inconstant, si lâche parfois, d’ailleurs, tu le sais bien : je te renierai, moi, ton apôtre de prédilection. « Laisse là les filets de tes péchés, de tes incapacités,  de tes doutes, laisse-moi seulement t’aimer, te pardonner et faire de toi, avec tes sœurs et frères, mon envoyé. Tu n’auras rien d’autre à faire, à dire, que ce que tu auras toi-même vécu, à savoir qu’un  amour plus fort que toute colère s’est déversé sur toi, sur le monde. Prends juste avec moi la croix qui  te sauve, accepte ta pauvreté, accepte d’être aimé sans raison, sans calcul, et toi aussi, aime, donne  gratuitement. » Pauvreté de l’apôtre, pauvreté de l’Église, mais aussi sa force dans l’Esprit Saint, elle  n’a ni tunique, ni discours de rechange, n’en déplaise aux puissants de ce monde. Non, la guerre ne  résout rien ; oui, nous sommes tous des migrants ; non, la vie n’est pas négociable et doit être  défendue jusqu’au bout. Merci à l’actuel successeur de Pierre de nous le rappeler, sans frémir.

Une mission universelle, je serai rapide : si Jésus en ce passage paraît la restreindre à Israël, il  l’étendra après Pâques à toutes les nations. Le choix irrévocable d’Israël, qui fait du peuple élu un  royaume de prêtres, une nation sainte – et qui interdit à jamais tout antisémitisme chrétien –, est certes  un choix préférentiel, mais d’une préférence à entendre comme inclusive, non exclusive. Juste parce  que pour aimer tous, il faut aimer quelqu’un au singulier. Dieu nous aime tous et chacun au singulier.  Comme une maman ou un papa préfère chacun de ses enfants, car chacun est unique à ses yeux.  Difficile pour nous d’articuler le singulier, le pluriel et l’universel ! Apprenons-le de l’Esprit Saint.  Aimons au singulier, sans rejet, pour mieux aimer tous. Aimons sincèrement, sans nous mettre en  colère à tout propos, contre tout ce qui ne va pas. Aimons gratuitement, comme nous sommes aimés.