Saints Pierre et Paul, 29 juin 2026
Ac 12, 1-11 ; Ps 33 ; 2 Tm 4,6-8.17-18 ; Mt 16, 13-19

Pour bien entendre cette fête des apôtres Pierre et Paul, il convient de déconstruire quelque peu notre imaginaire catholique de tout le fatras de puissance, de théocratie pontificale, de suprématie sur le politique ou de centralisme romain qu’évoque spontanément la figure du pape, toutes représentations largement issues du Moyen Âge, avec la part d’ambiguïté qu’elles charrient. Bien évidemment, il nous convient de révérer la personne de l’évêque de Rome – et nous aurons la joyeuse occasion de lui manifester notre attachement dans moins de trois mois lors de son voyage apostolique en France – et de ne rien négliger de ce que la foi catholique attache à l’exercice de sa mission universelle, dans son ministère pétrinien. Mais nous devons nous souvenir que ce ministère est paulinien tout autant que pétrinien : la fête de ce jour est celle des deux apôtres Pierre et Paul, n’oublions jamais ce ‘et’, qui dit peut-être à lui seul l’originalité unique du siège de Rome : c’est la seule Église, parmi toutes les plus anciennes que nous appelons patriarcales, à avoir une double fondation apostolique : Pierre et Paul, qui, à tous deux, partagent le même apostolat, riche de leur diversité. Si nous comptons le nombre des apôtres après la Résurrection, il y en a onze, puis le douzième qui leur est adjoint est Matthias, ce qui ferait de Paul un treizième ? Impossible, l’Israël définitif sera constitué des douze tribus, comme le discerne le voyant de l’Apocalypse (Ap 7,4). Paul est donc associé à cette douzaine apostolique par intégration au ministère de Pierre. Et Rome deviendra le premier siège de la chrétienté non parce qu’elle fut la capitale de l’empire, mais parce qu’elle s’honore de conserver les trophées des deux apôtres, réunis dans un unique martyre, et d’être ainsi doublement fondée sur leur proclamation de l’Évangile, l’un à destination du peuple de la première Alliance, l’autre en direction des nations, et sur leur « bon combat ». Ainsi, quoi qu’il en soit de l’infaillibilité pontificale, à entendre comme une infaillibilité de l’Église – quand le pape, chose très rare, définit une doctrine ex cathedra, il le fait toujours en communion avec le collège des évêques – toute autorité dans l’Église est toujours vécue comme plurielle, expression d’une communion dans l’amour, référée à l’unique Pasteur, le Christ, Tête de l’Église.
Pierre et Paul, tous deux doivent leur autorité à un choix et à un appel, l’un sur les bords du lac de Tibériade, puis dans cette région de Césarée de Philippe où il accueille en son for intérieur et proclame la révélation de la messianité de Jésus, le Fils du Dieu vivant, l’autre sur un torride chemin de Damas où une lumière aveuglante le met à terre non seulement lui-même, mais toutes ses représentations sur la pureté de sa foi pharisienne. « Ce n’est pas toi, mais mon Père qui te l’a révélé… Je suis Jésus que tu persécutes en mes disciples aimés. » Bouleversante vérité qui va dès lors animer toute leur vie. « Quand on a vu une lumière, on met le cap dessus et on ne bronche pas », nous disait l’abbé Paul Grammont. Toute autorité dans l’Église est reçue dans une tradition et une succession apostolique continues. Il est regrettable que ceux qui s’érigent aujourd’hui gardiens sourcilleux de « la tradition » s’exonèrent de son principe fondateur.
Il est à peine besoin de rappeler que, tout autant que dans l’appel divin, le ministère de Pierre et de Paul s’enracine dans une radicale profession d’humilité : la conscience d’avoir renié le Maître tant aimé, d’avoir persécuté l’Église de Dieu et donc Jésus lui-même, est et restera au fondement de leur appel, de leur réponse généreuse : conscience que je suis aimé non pas malgré mon péché, mais parce que j’ai péché. La confession de la miséricorde divine est bien plus importante que toute confession de mes péchés, du mal que j’ai pu commettre, si grand soit-il. Là est tout l’enjeu de la foi en Jésus
Messie de Dieu, mort pour sauver tous les pécheurs dont je suis le premier, disait saint Paul (1 Tm 1,15). Le chrétien fidèle à cette haute tradition n’a pas à faire constamment le ménage dans le Royaume à venir, séparant le bon grain de l’ivraie : qu’il le fasse déjà en sa propre conscience.
L’autorité conférée à Pierre et, en un autre passage de l’évangile de Matthieu (Mt 18,18), à tous les apôtres, est enfin une autorité mise au service de la communion la plus large. Si elle se doit de poser parfois des décisions graves, qui lient, c’est toujours en vue du seul vrai pouvoir christique, qui est de délier, de guérir, de réintégrer. Ce sera l’unique objet de la prière vraiment catholique ces jours prochains.