Jubilé de la refondation du monastère
Amos 9, 11-15 ; Luc 1, 39-56

« Ce jour-là, je relèverai la hutte croulante de David, je réparerai ses brèches, je relèverai ses ruines, je la rebâtirai comme aux jours d’autrefois. »
Frères et sœurs, cette parole du prophète Amos nous est donnée en ce jour où nous célébrons Notre-Dame de la Sainte-Espérance et les cinquante ans de la refondation de ce monastère. Cinquante ans : un jubilé. Et un jubilé, dans l’Écriture, n’est pas d’abord un anniversaire ; c’est une année de grâce, où l’on se souvient que l’histoire appartient à Dieu, et que tout ce que nous croyons avoir bâti nous a d’abord été donné.
Car telle est l’histoire de cette maison. Un monastère fondé ici, au Mesnil, dans l’élan d’espérance que le père Emmanuel avait allumé dans son « petit coin de Jérusalem » ; un monastère qui a lui-même fondé ailleurs ; puis qui a connu l’épreuve, la diminution, presque l’effacement — la hutte croulante dont parle Amos. Et il y a cinquante ans, la refondation : des frères sont revenus, ou plutôt Dieu a ramené des frères, comme il ramenait jadis les captifs de son peuple : « Je les planterai sur leur sol, et jamais plus ils ne seront arrachés. » Cette prophétie, nous ne la lisons pas ce matin comme un texte ancien : nous l’habitons. Et remarquons qui est le sujet de tous ces verbes : je relèverai, je réparerai, je planterai. Ce n’est pas nous qui avons refondé ce monastère. C’est Dieu, en se servant de la foi et de la persévérance de ceux qui ont dit oui. Voilà la première leçon de ce jubilé : l’Église ne se fonde pas elle-même. Elle est fondée par le Christ, animée par l’Esprit, à la gloire du Père.
Le pape Léon XIV, dans sa récente encyclique, met en regard deux chantiers bibliques : la tour de Babel et la reconstruction des murs de Jérusalem au livre de Néhémie. Babel, c’est le chantier de la puissance : se faire un nom, atteindre le ciel par ses propres forces, sans Dieu — et récolter la confusion. Néhémie, c’est tout autre chose : devant les murs effondrés, il prie avant d’agir ; puis il rassemble un peuple découragé et confie à chaque famille un tronçon de mur. La ville renaît par la responsabilité partagée de tous, et — le pape le souligne — les liens y sont rétablis avant même que les pierres ne soient posées. N’est-ce pas l’histoire de cette refondation ? Il y a cinquante ans, il ne s’agissait pas de sauver une institution, mais de rétablir des liens : le lien d’une communauté avec son Seigneur, le lien des frères entre eux, le lien du monastère avec ce village et cette Église. Lien après lien : voilà comment Dieu rebâtit.
Ce que nous célébrons dépasse donc notre histoire locale : c’est le mystère même de l’Église qui se laisse contempler ici, comme dans un grain de sénevé. Saint Jean-Paul II ne cessait de le redire : l’Église n’est pas d’abord une organisation ; elle est un mystère de communion, le peuple rassemblé dans l’unité du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. C’est pourquoi il appelait à faire d’elle « la maison et l’école de la communion ». Une école : car la communion s’apprend — tout moine le sait, lui qui use sa vie à ce patient apprentissage. Quand un monastère est refondé, c’est ce mystère qui est replanté en terre : non pas des murs, mais une communion visible qui annonce la communion invisible de Dieu.
Et l’Évangile nous montre ce mystère en mouvement : la Visitation. Marie se lève et part en hâte. Elle porte en elle le Christ, encore invisible à tous les regards — et elle va servir. Voilà l’Église : une pauvre fille de Nazareth qui porte Dieu et qui se dépêche de servir. Rien de spectaculaire, aucune maîtrise, aucun programme. Et pourtant l’Esprit fait irruption, Jean tressaille, et jaillit le Magnificat : « Il s’est penché sur son humble servante… il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » Le Magnificat est l’exact contraire de Babel. Le monde cherche la puissance et la maîtrise ; Dieu choisit une jeune fille pauvre, une hutte croulante, une communauté fragile de moines — et c’est par là qu’il sauve le monde. Léon XIV conclut d’ailleurs son encyclique par la femme du Magnificat, et nous appelle tous à devenir, avec la foi de Marie, des tisseurs d’espérance.
Tisseurs d’espérance : n’est-ce pas la vocation même de cette maison ? Souvenons-nous : lorsque le père Emmanuel demanda à Rome d’honorer Marie sous ce titre, le bienheureux Pie IX s’écria : « Espérance ! Sainte Espérance ! » — et il accorda la messe votive, le 5 juillet 1852. Ce cri a traversé les fondations, les épreuves, l’effacement et la refondation. Il est notre héritage et notre mission. Car l’espérance chrétienne n’est pas de l’optimisme : Abraham, « espérant contre toute espérance, a cru ». Et cette espérance-là est un service rendu au monde. Le monde de ce temps veut tout maîtriser — la nature, la technique, l’avenir, la vie, voire même la mort ; il bâtit fébrilement ses tours de Babel, et il s’angoisse, car celui qui veut tout maîtriser ne peut plus rien espérer : il ne peut que calculer. À ce monde, une communauté monastique n’apporte ni solution technique ni programme de conquête, mais un témoignage dont il a un besoin vital : on peut vivre de la confiance et non de la maîtrise ; la fragilité accueillie et remise entre les mains de Dieu devient le lieu même de sa puissance — « ma grâce te suffit ». Cinquante ans de vie refondée sur ce sol le disent silencieusement : on peut bâtir sa vie sur Dieu seul, et cela tient.
Comprenons alors ce qu’est l’Église : non pas une institution organisée selon le monde, une puissance parmi les puissances, mais, comme Marie et en Marie, l’humble servante du Seigneur. Sa grandeur est de porter le Christ et de le donner ; sa force est l’Esprit ; sa joie est de renvoyer toute gloire au Père.
Alors, en ce jour de jubilé, faisons ce que fit Marie : magnifions le Seigneur. Rendons grâce pour les fondateurs et les refondateurs, pour tous ceux qui ont porté cette maison par leur prière et leur sacrifice. Et repartons, comme elle, en hâte, vers les Élisabeth qui nous attendent : vers ce monde qui a besoin qu’on lui apporte le Christ et qu’on fasse tressaillir en lui la joie qu’il ne sait plus nommer. Le jubilé n’est pas un regard en arrière : c’est un nouvel envoi.
Notre-Dame de la Sainte-Espérance, toi qui as espéré contre toute espérance au pied de la croix, garde cette maison, garde ses frères, garde tous ceux qui viennent y chercher Dieu. Apprends-nous la confiance des pauvres, la hâte des servantes et le chant des humbles. Et conduis-nous tous, par ton Fils, dans l’Esprit, jusqu’à la gloire du Père.
Amen.