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Homélie

Fête de saint Benoît

F. Guillaume

Pr 2,1-9 — Col 3,12-17 — Mt 5,1-12a

Fresque coupée du Monte Oliveto

Saint Benoît entend fonder une « école du service du Seigneur » (Prologue de la Règle, v.45). Il ne crée donc pas une société parfaite, un club de gens purs et saints, une élite coupée du monde. Servir le Seigneur est en effet l’ambition de tout croyant depuis la révélation de la Torah. « Servir le Seigneur ton Dieu de tout cœur, de tout ton être… » (cf. Dt 10,12-13). Dans la notion de service, il y a celle d’obéissance, de disponibilité, et surtout d’amour. Un service sans amour tourne vite à la servilité. Et, comme serviteurs, nous devons toujours nous rappeler la déclaration du Christ à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs, je vous appelle mes amis » (Jn 15,15).

La vie monastique est dès lors un chemin d’amitié avec Dieu, une amitié scellée dans la promesse des vœux, point de départ d’une relation qui est source de vie et de joie pour soi-même et pour les autres. L’amitié, cela s’entretient par l’attention à l’autre, l’écoute, la gratuité, la joie de faire plaisir. À l’inverse, l’absence de ces signes conduit au refroidissement de la relation.

C’est le don de Dieu qui nous en rend capable. Comme le souligne le passage de l’épître aux Colossiens, nous sommes « aimés par Dieu ». Et c’est uniquement cette force, dont nous sommes revêtus dès le baptême, qui nous rend capables « de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience. »

Célibataire, la moniale ou le moine appelé à vivre selon la règle de saint Benoît met en œuvre au long des jours cette relation amoureuse à Dieu. Il la vit à la fois dans le secret du cœur et dans la réalité de la vie communautaire. Le face-à-face en effet n’exclut pas le coude à coude ! Ils se consolident l’un l’autre, la qualité de la vie fraternelle étant le meilleur test d’un amour de Dieu authentique.

Le chemin tracé par saint Benoît n’est rien d’autre qu’une des formes possibles de la vie chrétienne. Mettre en œuvre le double commandement de l’amour, accéder à la fois à notre identité de fils et de fille de Dieu, et à tout ce qu’implique la relation fraternelle, n’est-ce pas ce que dessinent ces grands textes de l’Évangile que sont le Notre Père ou les Béatitudes ?

La Règle de saint Benoît, dont nous lisons un passage chaque matin, pourrait être éclairée au prisme des Béatitudes. Et, sans les reprendre toutes, il suffit d’en retenir deux ce matin pour voir en Benoît et en ses disciples le désir qui les anime de vivre radicalement la joie parfaite proposée par le Christ.

« Heureux les pauvres de cœur ! » La pauvreté fait partie des signes de la conversion monastique. Sur le plan matériel, elle exprime la supériorité du partage et de la dépossession sur toutes les formes d’accaparement, qui sont autant d’entraves pour être tout à Dieu. Et, sur le plan spirituel, le pauvre de cœur sait qu’il n’a aucun mérite, qu’il ne peut compter que sur la miséricorde de Dieu, dont saint Benoît nous dit de ne jamais désespérer. C’est ainsi que les anciens moines du désert d’Égypte pouvaient confesser : « Chaque jour, je commence. » Ayant pris les moyens d’un vrai changement de vie, le moine est par excellence celui qui ne regarde pas en arrière pour se flatter (ni d’ailleurs se lamenter) du chemin parcouru. Cela, nous l’avons bien senti ces derniers temps avec les jubilés de profession de nos frères aînés, et aussi samedi dernier, lors du jubilé de la renaissance de ce monastère. Le pauvre de cœur est conscient de sa fragilité, mais confiant en la main de Dieu qui le conduit sans jamais le lâcher.

« Heureux les miséricordieux ! » La vie fraternelle, dans une communauté où l’on n’a pas choisi ses frères, est une école de miséricorde. L’absence de jugement que nous demande aussi l’Évangile, est le signe que l’on est entré dans la lumière de la vérité. « Lui aujourd’hui, moi demain », telle est la sagesse lapidaire d’un père du désert, constatant la faute d’un de ses frères. Au-delà de ce refus de se substituer au seul juge, la miséricorde est le signe que nous entrons en vérité dans la vie nouvelle du ressuscité. Il a en effet vaincu la mort, fruit du péché, et il nous en délivre pour nous faire entrer dans le royaume de son Père. La miséricorde ouvre à chaque frère un avenir. Celui de ce Royaume où la création tout entière est appelée à entrer. Loin d’être une démission lâche, ou de se confondre avec une absence de conscience morale, c’est une caractéristique de l’amour divin qui nous est donnée en partage : faire miséricorde, c’est vivre le Royaume dès maintenant.

La communauté monastique, grâce à la réflexion de saint Benoît et à tout ce que sa Règle met en place, est comme un laboratoire des Béatitudes. Le défi nous est lancé de les expérimenter chaque jour. Demandons à notre fondateur et à nos pères dans la vie monastique de le relever avec confiance.