18e dimanche du temps ordinaire – A
(Is 55,1-3 ; Ps 144 ; Rm 8,35.37-39 ; Mt 14,13-21)

Je vous dois une confidence : je fais partie de celles et ceux qui croient à la réalité de ce miracle de la multiplication des pains, de la profusion des cinq pains rompus pour cinq mille hommes sans compter les femmes et les enfants – merci pour eux – qui en ont reçu plus que des miettes puisque l’on ramassa douze paniers pleins, de quoi assurer le lendemain. Si nous évacuons les miracles de l’évangile, si nous réduisons la lecture de ce passage à une banale invitation au partage, alors prenons garde qu’au lieu de douze couffins pleins, nous ne réduisions notre lecture évangélique à un panier percé. Jésus, tout au long de son ministère, a enseigné les foules au sujet du Royaume qui vient, il a guéri les malades, exorcisé les démoniaques et posé des gestes d’autorité comme ce don du pain en surabondance ou la résurrection de la fille de Jaïre ou celle de Lazare, le mort de quatre jours qui sentait déjà la corruption. Sommes-nous disposés à accueillir cette bonne nouvelle dans sa vérité qui, sans doute, nous bouscule ? Ou réduirons-nous la figure de Jésus en celle de ce « doux rêveur de Galilée », dont parlait Renan. Si, comme nous le croyons, Jésus est le Fils de Dieu venu partager tout de notre humanité jusqu’à sa mort, et qui est ressuscité par l’amour tout-puissant de son Père dans la force du Saint-Esprit, alors il est possible que la nature dans ses mains, c’est-à-dire dans les mains de Celui qui l’a créée, soit exaltée au-delà d’elle-même et que ces cinq pains et ces deux poissons surabondent dans les mains des disciples invités à les partager aux cinq mille hommes, plus les femmes et les enfants !
Pour bien comprendre, il faut recourir à l’intention. Déjà, un détail nous interpelle : le récit prend place dans la suite immédiate de la mort de Jean Baptiste, dont on apporta la tête à Hérode sur un plat. Ainsi la vie du précurseur est devenue nourriture. Le chemin du Messie est dès lors ouvert vers ce Don par excellence, pleinement assumé et volontaire puisque, dira-t-il, « je suis venu pour qu’on ait la vie, et qu’on l’ait en surabondance » (Jn 10,10). Matthieu, au moment de narrer la Cène du Seigneur, reprendra mot pour mot les mêmes verbes que dans ce récit : prendre le pain, bénir, rompre, donner. Ne manque, ici, que la parole consécratoire : « Ceci est mon corps livré pour vous », qui ne peut être prononcée qu’en lien immédiat avec la passion et la mort de la croix.
Pour bien comprendre, il faut recourir à l’intention. Au début du ministère, l’intention perverse du diable invitant Jésus à transformer les pierres en pain était de solliciter la défiance de Jésus à l’égard de son Père : « si tu es le fils de Dieu », donc de le mettre au défi en rompant l’ordre de la création : que la pierre soit pétrie en pain. Le Messie ne peut alors que renvoyer le tentateur à la vérité de la Parole : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Mt 4,4). Ici, l’intention pure de Jésus est explicitée dans ce mot très fort : il fut saisi de compassion envers eux. Saisi de compassion : la miséricorde, la compassion des entrailles de Dieu pour l’homme, son enfant, qu’il sait affamé, esseulé, blessé, abandonné, livré à lui-même, au loup qui dérobe, à cette mort qui rôde. Parce qu’il est le Fils de Dieu, Jésus va lever les yeux au ciel vers son Père en qui est toute sa confiance de Fils unique, il pose l’acte de foi sans faille qui permet à la compassion infinie de son Père de se déverser à travers ces cinq pauvres pains et ces deux petits poissons. Parce que le pain, lui, est bel et bien fait pour nourrir, la parole pour appeler à la vie, le Messie pour mourir et nous oindre de sa résurrection.
Pour bien comprendre, il faut vivre deux conversions. Celle de la foule appelée à discerner le signe sans se l’approprier, sans vouloir faire roi pour elle-même celui qui l’a nourrie gratuitement.Laisser Jésus nous conduire sur son chemin de confiance, d’obéissance filiale, non sur celui de triomphe que, spontanément, de manière plus ou moins infantile, nous rêvons. La conversion des disciples : laisser la multitude approcher Jésus, ne pas faire rempart de ce que nous sommes et pensons qu’il faut être pour être un bon chrétien. Mais aussi apporter le peu que nous avons, ces cinq malheureux pains, le peu que nous sommes en réalité, si nous nous regardons en vérité. Et croire que de ce peu, Jésus a le secret de faire des merveilles. « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole. » (Lc 1,38).