Règle de St Benoit chapitre 7, 59 le 10e degré d’humilité

Voici un verset de la Règle qui n’est pas facile à faire nôtre, tant le rire nous paraît un signe de bonne santé humaine et spirituelle. Bien que nous soyons intimement convaincus qu’un saint triste est un triste saint, nous devons admettre que saint Benoît reprend à son compte des traditions de sagesse antique, tant païennes que chrétiennes, comme celle illustrée par les Pères du désert et importée par Cassien. La façon dont le rire est qualifiée aide cependant à comprendre ce que vise Benoît : il s’agit d’un rire « épais et bruyant » (multum aut excussum, RB 4,54), ou d’un rire qui porte à l’exaltation : « En riant, le sot élève la voix » (Si 21,23), Stultus in risu exaltat vocem suam.
Nous retrouvons ce danger d’orgueil signalé à l’orée du chapitre, qui citait l’adage évangélique : Omnis qui se exaltat humiliabitur et qui se humiliat exaltabitur, (RB 7,1, citant Lc 14,11). L’exaltation de soi ne se fait-elle pas au détriment d’autrui, en particulier dans le rire lorsqu’il est moqueur ? Il y aurait dans la retenue prônée par Benoît un rappel discret des Béatitudes, surtout dans la version de Luc : « Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez » (Lc 6,25). On le sait, ce maintenant qui scande à quatre reprises le texte de Luc désigne un contexte où les chrétiens sont persécutés. Comment rire alors que nos frères vivent l’épreuve ?
Mais par ailleurs, Luc est l’évangéliste de la joie, et il place dans la bouche de Jésus cette béatitude : « Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez » (Lc 6,21). Loin de condamner le rire, le Christ l’assimile aux promesses de l’eschaton, de ces temps derniers qu’inaugure la venue du Messie. « Vous rirez », comme on peut penser que les Apôtres ont ri à perdre haleine lorsqu’ils quittèrent le Sanhédrin, « tout heureux d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le Nom » (Ac 5,41).
Dans les épreuves, la présence du ressuscité ne nous donne-t-elle pas la force de communier à cette joie des anges que, selon la tradition juive, Isaac a entrevue sur son bûcher ? Son cri d’horreur s’est métamorphosé en un rire immortalisé par son nom, Isaac : « Que Dieu sourie ! » Si Jésus demeure notre joie, sa compassion pour ceux qui souffrent nous habitera, et nous serons naturellement dans « les dispositions que l’on doit avoir dans le Christ Jésus » (Ph 2,5). Lui, le Serviteur, ne s’est pas exalté lui-même, mais le fut par son Père pour nous donner une part dans son Royaume de joie.