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Homélie

27e dimanche ordinaire – Année A

Fr. Guillaume

(Is 5,1-7 Ph 4,6-9. Mt 21,33-43)

Saint Benoît recueillant le Sang du Christ, (icône de T. Trotskaia, détail)

C’est donc aujourd’hui le troisième dimanche où nous entendons une parabole de la vigne dans l’Évangile de Matthieu. Il y a deux semaines, nous faisions la connaissance d’un maître de la vigne dont la miséricorde, à l’égard des ouvriers de la dernière heure, déstabilise la justice humaine. La semaine dernière, le fils qui obéissait finalement à son père en allant travailler à la vigne, nous renvoyait au chemin de conversion qui donne accès au Royaume. Mais aujourd’hui, la tournure dramatique de la parabole des vignerons homicides en fait une annonce de la passion du Christ. Nous sommes dans le Temple de Jérusalem, et l’étau se resserre. Pourtant, jusqu’à la dernière heure, Jésus, dans son enseignement, ne cesse d’appeler ses adversaires à se convertir. Et c’est à nous que cet appel est aujourd’hui adressé. La question de saint Paul est valable pour chacun de nous : « Méprises-tu la richesse de la bonté de Dieu, de sa patience et de sa générosité, sans reconnaître que cette bonté te pousse à la conversion ? » (Rm 2,4). Bonté de Jésus, qui nous tend des perches, bonté de ce maître de la vigne, qui part en voyage et fait toute confiance à ses vignerons…

Prenons le temps, frères et sœurs, de contempler la bonté de notre Dieu. Il a tout préparé pour nous. Le choix d’un « coteau fertile », le travail de la terre, dont il a soigneusement retiré les pierres, la sélection d’un « plant de qualité » qui donnera les meilleurs raisins. Et même la construction d’une magnifique « tour de garde » et du « pressoir » qui annonce la joie des vendanges.

Mais le comble de la bonté du maître de la vigne, et les parents parmi vous ont fait cette expérience, c’est de ne pas « tout faire » pour l’autre. Laisser à son enfant l’espace de la création, demander aux vignerons de mettre en valeur tout ce qui a été déjà préparé, n’est-ce pas cette pédagogie que désigne sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus en disant : « C’est la confiance, et rien que la confiance, qui doit nous conduire à l’amour » ? Chacun doit trouver sa place dans la construction du royaume, que l’on soit un fils repenti ou un ouvrier de la 11e heure.

Chacun peut travailler à la vigne. Comme nous l’a dit le pape Léon (visite à la maison Bakhita), « Personne n’est si pauvre qu’il n’ait rien à donner ; personne n’est si riche qu’il n’ait rien à recevoir. » Le travail de la vigne, l’accueil du royaume de Dieu, c’est la découverte de ce fameux « don de Dieu » révélé à la Samaritaine un jour de grande chaleur. Le don de Dieu, ce beau jardin où il a placé nos premiers parents ; aujourd’hui la vigne, le royaume dont il nous fait héritiers. C’est son Fils, qui se livre à notre bon plaisir. Le tort des vignerons, et de tout homme pécheur, est de vouloir accaparer le don de Dieu. Adam et Ève se sont emparé du fruit, les vignerons convoitent l’héritage, et nous avons mis la main sur le Christ innocent. Mais, malgré les apparences, Dieu ne se laisse pas prendre : « Nul ne peut m’enlever [ma vie] : je la donne de moi-même. » (Jn 10,18). Le don est un courant irrésistible. Le maître de la vigne l’avait donnée en fermage aux mauvais vignerons, qui ont voulu la garder pour eux. Mais il la donnera à d’autres vignerons, qui sauront lui faire produire du fruit.

Nous pouvons transposer cette parabole en termes plus contemporains, et nous demander si, par exemple, nous ne faisons pas de la religion notre affaire, ou si nous n’imposons pas à Dieu, sans toujours bien le reconnaître consciemment, les limites que nous dicte notre besoin de sécurité… S’approprier la vigne indûment, ce peut aussi être vouloir faire la volonté de Dieu, que cela lui plaise ou non ! Comme il nous est difficile d’accueillir un Dieu qui se donne !

Mais, sans se lasser, il se propose toujours. Et, mystérieusement, la pierre que nous avons négligée ou même rejetée, se retrouve pierre d’angle, c’est-à-dire la clé de voûte de tout l’édifice de l’Alliance. Oui, le Christ sera jeté hors de Jérusalem (cf. Jn 19,20 et He 13,12), tué et abandonné. Mais le don de sa vie par amour, détruisant la mort, a permis que l’Alliance s’ouvre aux païens, à ces nations dont nous faisons partie.

Accueillir le don de Dieu : ce n’est pas un slogan, un avatar du quiétisme ou une posture zen quelque peu nonchalante. C’est reconnaître dans le Christ, l’héritier, celui qui me fait devenir fils ou fille du Père. Et donc frère ou sœur de tous en humanité. La vigne est faite de ces sarments qui reçoivent leur vie du cep. En se présentant comme « la vraie vigne » (Jn 15,1) dont nous sommes les sarments, Jésus nous donne de communier à son propre sacrifice. Ainsi, la coupe que nous allons offrir dans quelques instants est-elle le « fruit de la vigne et du travail des hommes ». Dès à présent, si nous consentons à cette offrande, c’est toute notre vie si laborieuse qui est offerte au Père et associée à la victoire pascale du ressuscité. « C’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! »