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Homélie

28e dimanche ordinaire – Année A

Fr. Bernard

(Is 25,6-10a ; Ps 22 ; Ph 4,12-14.19-20 ; Mt 22,1-14)

L’homme sans vêtement de noces – Eugène Burnand (1908)

Mes frères et mes sœurs, vous vous souvenez, c’était il y a quinze jours précisément, vous y étiez peut-être présents, ou avez suivi l’événement sur vos écrans : la place de la Concorde, les Champs-Élysées, la place de l’Étoile, les avenues rayonnantes noires de monde pour la messe célébrée par le pape Léon : sans doute est-ce là le meilleur commentaire, car visuel, de cet évangile que la liturgie de l’Église nous donne à entendre, à vivre, aujourd’hui. Dieu invite largement à sa table, à la mesure sans mesure de son cœur, vaste comme l’univers. C’est l’homme qui met des limites, qui borne son domaine, clôture ses frontières, ferme son cœur, bouche ses oreilles. Le Seigneur, lui, ne cesse de nous inviter, de nous appeler à la rencontre, au festin.

Isaïe déjà le pressentait, l’annonçait, des siècles avant la venue du Fils bien-aimé, avant l’heure des noces : « Le Seigneur de l’univers préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés. […] Il essuiera les larmes sur tous les visages, il effacera l’humiliation de son peuple. » Ce n’est pas en vain que le lectionnaire retient cette prophétie comme lecture pour la liturgie des obsèques. Bonne nouvelle, ce que signifie le mot évangile : le Seigneur veut nous sauver, il fera disparaître la mort pour toujours, ce voile de deuil qui enveloppe tous les peuples. Comment ? Par ce sacrifice pascal que nous célébrons aujourd’hui, comme tous les dimanches : par l’offrande volontaire et amoureuse du Fils bien-aimé, qui s’est soumis à la mort pour la déchirer, l’abolir, en sa résurrection, en se laissant ressusciter par son Père. Devenu le premier-né d’entre les morts, le Prince de la vie, il a pris la tête d’un cortège infini qu’il guide jusqu’à la table du festin préparé depuis toujours dans le Royaume de son Père, ce festin dont il se fait lui-même le pain, la nourriture de vie éternelle. C’est à ce mystère que nous allons communier dans quelques instants après avoir rendu grâce, littéralement fait eucharistie. 

Ai-je oublié l’évangile que nous devons commenter ? Que non pas ! Le festin préparé pour les noces du fils du Roi, c’est le désir du Père de nous associer à sa vie, à sa joie, à sa beauté éternelle en nous unissant à son Fils, Jésus-Christ. Ainsi le dira l’oraison après la communion : « puisque tu nous nourris du Corps et du Sang très saints, rends-nous participants de la nature divine. » Voilà, en toute audacieuse simplicité ce que l’Église nous fait demander, supplier humblement : que nous soyons unis à la nature divine, nous, faibles créatures. Mais nous le demandons parce que nous savons que c’est déjà accordé, puisque les noces du Fils unique ont été célébrées, une fois pour toutes, sur la croix et dans le tombeau laissé vide. 

Alors, qu’il y ait des malentendants et des malentendus, rien d’étonnant à cela. Que tous n’accueillent pas au même moment l’invitation, que certains ferment leur cœur à l’appel insistant, n’empêche pas l’appel de continuer à retentir : Venez, il y a de la place pour tous, viens comme tu es, méchant ou bon, laisse-là tes affaires, ta peur de ne pas savoir, l’angoisse de ne pas être à la hauteur, ton péché qui te retient, t’obnubile, comme si ta vie se réduisait à cela… laisse tomber tout ce fardeau et viens seulement, vite : c’est urgent, car l’amour n’attend pas, il presse le pas. 

Vous me direz, car vous avez bien écouté : « oui, mais il y a une suite, un moment où le roi vient examiner les convives du festin et sort le pauvre hère qui n’a pas la bonne tenue. » Certes, mais gardons-nous de faire le ménage à la place de Dieu et de fermer la porte devant les autres en proclamant qu’ils ne remplissent pas les conditions. C’est curieux comme on a fait de cette phrase « beaucoup d’appelés, peu d’élus » une machine à désespérer le peuple de Dieu, à l’angoisser. Tentation récurrente de transformer le Dieu tout-aimant en gendarme des mœurs et l’Église en bureau de douane ou en tribunal des affaires religieuses. Qu’est-ce donc que cet indispensable vêtement des noces ? Non pas une prétendue perfection, conformité morale, mais justement l’abandon de toute prétention et l’absolue confiance en la puissance de la grâce qui, seule, nous sauve. Et qui fait de nous des saints si nous le voulons bien et nous laissons transformer par l’Esprit du Christ : « baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. » (Ga 3,27). Que la joie de Jésus, offert, mort et ressuscité, nous habite, nous habille, nous transfigure ; qu’elle fasse de nous les serviteurs et servantes de son appel : Venez, tout est prêt.