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Homélie

26è dimanche ordinaire – Année A

Fr. Brice

(Ez 18,25-28 Ph 2,1-11 %t 21,28-32)

Scène de vendange en hautain – Tacuinum Sanitatis (XIVè s.)

On peut supposer que beaucoup d’entre nous avons joué dans notre jeunesse au « téléphone arabe » : un amusant jeu de groupe où chaque participant transmet à un voisin et à voix chuchotée la phrase entendue dans les mêmes conditions d’un autre ; et ensuite de comparer à voix haute la phrase finale entendue par le dernier joueur d’avec celle inspirée par le premier.

L’accumulation inconsciente d’approximations et de faillite de mémoire ayant inévitablement opéré son oeuvre, le résultat final était d’autant plus cocasse et surprenant que le groupe était important et donc plus longue était la chaine de transmission. Comme quoi, la simple répétition de ce que nous entendons ou croyons entendre ne suffit pas à s’assurer de la fidélité d’avec la parole originale. Encore faudrait-il, avant de la répéter, que chaque participant puisse confronter la parole entendue d’avec celle inventée par le premier joueur. Ce que la règle interdit pour le plus grand amusement de tous.

A bien des égards le mode de transmission de la tradition de l’Eglise, ou plutôt des traditions des Eglises, s’apparente à celui du « téléphone arabe ».

C’est particulièrement vrai en ce qui concerne les récits mettant en scène les polémiques opposants Jésus avec les autorités religieuses et les docteurs de la Loi.

C’est ainsi qu’au fils des siècles et des prédications, de simples débats théologiques comme celui de ce jour on a glissé vers des jugements sur les personnes et les groupes, puis en stigmatisation des juifs et glorification des chrétiens, pour finalement aboutir à une exclusion théologique de nos frères ainés dans la foi du plan du salut de Dieu avec des conséquences concrètes autrement plus dramatiques que dans l’innocent jeu scout. Le réajustement de la tradition opéré par l’Eglise catholique voici plus de soixante ans a été énergique, à la mesure de son brutal réveil opéré par le drame de la shoa. Réajustement bien mal digérée dans une frange du catholicisme, et pas encore commencé dans d’autres traditions ecclésiales.

C’est dire si la Tradition, comme la foi qu’elle sous tend, est fragile et est susceptible de subir une usure à laquelle on s’y habitue d’autant plus facilement qu’elle est lente. Figer dans une forme une tradition pour la préserver est une dangereuse illusion : on ne fait que préserver la forme, mais non la Tradition qui par nature est une parole vivante, fragile, que l’on ne peut chosifier et qui est donc susceptible d’être altérée comme dans le célèbre jeu si l’on ne prend pas les précautions qui s’imposent.

Pour que la Tradition ne soit pas un téléphone arabe, il importe en effet de sans cesse la confronter ET à la Parole de Notre Seigneur ET à son agir, mais aussi à celle des prophètes et plus particulièrement du premier d’entre eux : Jean-Baptiste.

Bien qu’évoqué en conclusion de l’enseignement de ce jour, et en apparent décalage d’avec le début de la parabole, la figure de Jean-Baptiste est centrale pour sa compréhension. Jean-Baptiste ? Il est l’homme qui à la question « Que devons-nous faire ? » Invitait ses interlocuteurs à se convertir et à aller travailler à leur tour à la vigne.

Celui ou celle qui se convertit, voilà l’homme et la femme qui fait la volonté du Seigneur, ce berger pour qui le retour d’une brebis égarée est cause d’une plus grande joie que la louable fidélité des 99 autres restées au bercail.

Le premier fils est le disciple par excellence de Jean-Baptiste que tout baptisé devrait être. Car la vraie conversion ne peut que nous inspirer à aller travailler à la Vigne de Dieu.

On ne croit pas une fois pour toute. La foi est par nature dynamique et fondée sur un état de conversion permanent, tout comme la fidélité d’une Tradition à la parole originelle du Christ qui l’a fondée.

En arrière plan de cet appel à la conversion se profile l’antique débat de le justification.

Est-on justifié aux yeux de Dieu par le culte qui lui est rendu ? L’est-on par la pratique de la Loi, ou par la charité ?

Saint Paul pratique une brèche en affirmant que l’on est justifié par la foi en la miséricorde de Dieu. Saint Jacques opère une sorte de synthèse en affirmant que cette foi se doit d’être démonstrative par sa réelle capacité à provoquer des changement dans le coeur des hommes et dans le monde.

Tandis que Jésus, en recourant à la figure de Jean-Baptiste, remet l’église au centre du village pour nous rappeler que tout commence par la conversion ; une conversion permanente jamais effectuée une fois pour toute. Une fois engagé sur cette voie on ne pourra que dire, « je suis en chemin e conversion » et jamais  « c’a y est : je suis converti ».

Et qu’est-ce que la conversion, si ce n’est le fruit d’une vérité faite sur soi, et toujours à refaire ; c’est à dire une attitude d’humilité ?

Tel est bien le message subliminal de ce jour du Fils de Dieu : l’homme est justifié aux yeux de Dieu par l’humilité de laquelle tout découle.

Car rien n’est impossible à Dieu en l’homme qui est humble.