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Homélie

25è dimanche ordinaire – Année A

Fr. Guillaume

(Is 55,6-9 Ph 1,20c-24.27a Mt 20,1-16)

S’il fallait choisir l’enseignement le plus provoquant de Jésus, cette parabole des ouvriers de la 11e heure arriverait certainement en tête de classement ! Qu’est-ce que ce « Royaume des cieux » où règne l’arbitraire, et dont le maître déclare : « N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? » Est-ce cela, la justice du royaume ? Sans parler de l’aspect économique des choses : si les entreprises se mettent à payer les mi-temps au même niveau que les plein-temps, la rentrée sociale promet d’être chaude ! Face à ces difficultés, il est bon de se rappeler pourquoi Jésus parle en paraboles (cf. Mt 13,12) : en ceux qui ont une fausse conception du Messie et du Royaume, il faut déraciner jusqu’aux dernières certitudes ! La provocation est un bon moyen de secouer les consciences et d’obliger l’auditeur à prendre position.
 De quoi Jésus veut-il nous parler aujourd’hui ? De la vigne, c’est-à-dire de l’Alliance conclue entre Dieu et les hommes, alliance incarnée par Israël et élargie par le Christ à toutes les nations. Et Dieu nous confie sa vigne ! C’est à nous de bâtir le Royaume, sur la pierre angulaire qu’est le Christ, et avec l’aide de l’Esprit Saint. Voilà qui déplace déjà notre première perception de la parabole. En effet, notre Dieu n’est pas un maître tyrannique, mais il se dessaisit de ce qui lui est le plus cher, comme cela sera illustré un peu plus loin dans l’Évangile avec la parabole des vignerons homicides. L’avènement du Royaume des cieux ne se fera pas sans nous ! Sans notre labeur dans les rangs de la vigne, où il faut palisser, tailler, attacher, traiter, et enfin récolter ce raisin grâceauquel nous allons boire le vin de l’alliance nouvelle et éternelle, le vin des noces de l’Agneau. Nous le savons bien en Champagne, le travail de la vigne est très exigeant. Il faut sortir par tous les temps, et le maître de cette parabole en est bien conscient. Sans le dire, ne donne-t-il pas l’exemple à ses ouvriers ? Nous le voyons en effet sortir à leur rencontre à cinq reprises ! Peut-être est-ce lui qui a inspiré au pape Francois de prêcher « une Église en sortie » ? L’enseignement est ici double : Jésus nous rappelle que c’est toujours notre Père qui a l’initiative. C’est lui qui guette ses fils prodigues sur la route du repentir, et qui les accueille à bras ouverts, avant qu’ils n’aient pu bredouiller un acte de contrition. C’est lui qui a hâte que la salle du festin soit remplie et qui vient chercher des invités sur toutes les routes (cf. Mt 22). C’est lui que Jésus lui-même imite dans son apostolat incessant, en sillonnant les routes de Galilée, de Judée, et même de Samarie : « C’est pour cela que je suis sorti » (Mc 1,38), c’est pour annoncer la bonne nouvelle, qu’il est sorti du sein du Père pour venir à notre rencontre.Le second enseignement est que, dans ces rencontres, ce sont les plus petits qui sont privilégiés. Ces ouvriers de la dernière heure, que personne n’a embauchés, ce sont les exclus, les chétifs dont personne ne veut ! Or, notre Dieu a besoin de chacun de nous. Comme l’a martelé le pape Léon dans son encyclique Magnifica humanitas(§ 233) : « Rien de ce qui est  authentiquement humain ne sera perdu, mais tout sera purifié et réuni en Celui qui rassemble chaque fragment de vie, chaque larme et chaque authentique conquête humaine pour les soustraire au néant et les remettre, rachetées, au Père. » Travailler à la vigne du royaume, c’est, à notre tour, aller au-devant de ceux que la société considère comme des déchets, aider chacun à mettre au jour un talent caché. Lui mettre en main le sécateur, avec patience : « Toi aussi, tu peux être utile ! ». Et surtout, avoir pour nos frères ce regard qui relève. Non par paternalisme, ou commisération déplacée, mais, comme le dit Pierre à l’infirme de la Belle porte (Ac 3,6) : « Ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ, le Nazôréen, marche ! »
 « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins –oracle du Seigneur ». Peu à peu, grâce à la pédagogie des paraboles, Jésus nous dépouille de nos conceptions du mérite pour nous ouvrir à la pensée divine de la grâce. Toute une éducation a consisté, et consiste parfois encore, à présenter le Royaume des cieux comme un gros lot, une récompense que l’on peut se payer en ayant mené une vie de vertu. Telle est la mentalité des ouvriers de la première heure. Mais saint Paul nous le rappelle : « Dieu nous a sauvés, non en vertu de nos œuvres, mais en vertu de son propre dessein et de sa grâce » (2 Tm 1, 9). Et, dans un XIXe siècle encore très marqué par le jansénisme, par une vision élitiste du salut, sainte Thérèse de Lisieux nous a donné un témoignage inoubliable : « Je ne compte pas sur mes mérites, n’en ayant aucun… L’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! »Sans cesse, Jésus nous demande de changer de regard, de nous ouvrir à ce regard bon et innocent qu’il a porté sur les pécheurs. Là où nos regards jugent et font le tri, lui laisse passer la lumière qui divinise, cet amour du Père auquel rien ne peut résister. Même un larron en croix a craqué, en voyant ce condamné pardonner à ses bourreaux. Son cœur s’est ouvert, et, bon dernier à être embauché à la vigne, il est entré au paradis le premier, suivi de près par les publicains et les prostituées auxquelles Jésus avait osé adresser la parole du salut.
Imitons la folle générosité du maître de la vigne, et disons-lui de tout notre cœur cette prière qui a ouvert notre célébration : « Seigneur Dieu, tu as voulu que toute la loi de sainteté consiste à t’aimer et à aimer son prochain : donne-nous de garder tes commandements, et de parvenir ainsi à la vie éternelle. » Amen !