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Homélie

22è dimanche ordinaire – Année A

Fr. Bernard

(Jr 20,7-9 ; Ps 62 ; Rm 12,1-2 ; Mt 16,21-27)

Jésus rabroue Pierre – Aquarelle de James TISSOT – 1886

Cet évangile, chers frères et sœurs, qui fait immédiatement suite à celui de dimanche dernier, la confession de Pierre à Césarée de Philippe : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », nous oblige à reconsidérer notre regard sur Dieu et sur son Messie, Jésus. À comprendre la logique divine à l’œuvre dans l’échec humain de la Parole de Dieu, logique dans laquelle Jésus le Christ s’est parfaitement inscrit. 

Tout se passe depuis toujours, et jusqu’à maintenant encore, comme si la parole de l’alliance divine, cette invitation aimante à nous laisser séduire et saisir par Celui qui nous appelle à l’aimer en nous créant, ne pouvait rencontrer, à de rares exceptions près, que le refus d’oreilles bouchées, de cœurs fermés, d’esprits endurcis. C’est la trame de l’histoire depuis la rencontre manquée au jardin d’Éden entre Dieu et son enfant, Adam, chacun de nous. « Où es-tu ? » lance le Père inquiet ; « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché », répond le vieil Adam, tenaillé par l’orgueil, le soupçon, la peur. Jérémie, dont nous entendions dans la première lecture un extrait des confessions, est l’une des figures les plus tragiques de cette longue histoire d’incompréhension, et en cela un précurseur du Messie. Car lui s’est laissé séduire par le Seigneur, endurant la puissance de cette parole qui brûlait en lui comme un feu dévorant toute résistance, toute tiédeur, toute somnolence. Carcan, cachot, noyade dans la vase d’une citerne vide, rien ne lui fut épargné par les prêtres et les chefs du peuple, mais rien ne put non plus contenir sa parole, car le Seigneur était avec lui « comme un guerrier redoutable » ; et déjà pointe, quelques versets après notre passage, tel un hymne de victoire, un chant de résurrection : « Chantez le Seigneur, louez le Seigneur, car il a délivré l’âme du malheureux de la main des malfaisants » (Jr 20,11-13).  

Jésus, parole de Dieu faite chair, ne peut emprunter un autre chemin que son prophète. Car Dieu a, pour toujours, renoncé à s’imposer, à séduire en annihilant la liberté de l’autre, en l’aliénant. Il laisse, et c’est mystérieux, cette arme de la séduction, de l’apparente toute-puissance à l’Adversaire avec un grand A, et à tous ses épigones d’hier et d’aujourd’hui, ils sont légion. La parole de l’Amour divin, elle, ne sait qu’implorer, supplier, s’offrir, souffrir. S’offrir au mépris, à l’incompréhension, à la dérision, à cette croix qui n’en finira pas de se dresser devant nous comme le seul chemin de l’amour authentique, unique carrefour du cri d’amour lancé vers le Père, au Ciel, et des bras ouverts pour nous envelopper tous dans cette tendresse infinie, rosée qui se dépose sur nos blessures. 

Surtout, n’allons pas, frères et sœurs, en entendant ces annonces de la Passion, ou encore le récit du Vendredi saint, nous leurrer et rejeter la faute sur ces chefs des prêtres apeurés, ces scribes et pharisiens aveuglés par leur savoir rigide, cette foule manipulée comme toutes les foules. Encore moins, comme l’Église l’a trop longtemps enseigné, sur le peuple juif dans son entier. Nous n’aurions pas fait mieux, peut-être faudrait-il dire : nous ne faisons pas mieux aujourd’hui. Parce que nous ne savons pas véritablement ce que c’est qu’aimer. Parce qu’au fond, nous ne voulons pas de ce Dieu qui meurt d’aimer et de n’être pas aimé. Nous choisissons les chemins du succès, du triomphe, du dénombrement. Mais la vraie victoire silencieuse, celle de la croix, qui efface le péché dans un baiser d’amour expiré et de résurrection au petit matin d’une aube pascale, nous avons tant de mal à l’accepter vraiment. Ce n’est pas pour rien que Pierre, le futur chef du collège apostolique, est ici mis en exergue : nous n’en aurons jamais fini de devenir chrétiens, de rejeter Satan et toutes ses œuvres de séduction, de compromission avec le mal, selon l’engagement de notre baptême. 

« Passe derrière moi, Satan ! » Ayons le courage, frères et sœurs, de laisser la parole tranchante du Christ nous exorciser de nos refus de cet unique chemin de l’amour. Pour aimer, il faut refuser de haïr l’autre, quel qu’il soit. Implorons l’Esprit Saint à l’œuvre dans la résurrection au troisième jour d’opérer en nous cette conversion quotidienne, de nous aider à « discerner la volonté de Dieu », pour reprendre l’exhortation de Paul dans l’épître, et qu’il fasse, lui, le Saint-Esprit, de « notre personne tout entière un sacrifice vivant, saint, capable de plaire » à Celui qui nous a façonnés à son image.