30è dimanche ordinaire – Année A
(Ex 22,20-26 ; Ps 17 ; 1 Th 1,5c-10 ; Mt 22,34-40)

« Quel est le grand commandement ? » Question typiquement juive, nous demanderions plutôt ‘Que faut-il croire pour être sauvé ?’ Le judaïsme, dans lequel Jésus a été formé et qu’il a vécu, est une orthopraxie, ce qui compte, c’est de bien agir selon la Loi, de pratiquer (praxis) droitement (préfixe ortho-) l’ensemble des commandements. Le christianisme est d’abord une orthodoxie : ce qui compte, c’est de louer (doxa) droitement le Dieu unique et trois fois saint, de confesser justement le salut qu’il nous accorde.
Alors comment être un bon juif, demande ce pharisien à Jésus, comment observer rigoureusement la Loi et s’y retrouver dans le maquis des 613 commandements que nous dénombrons dans la Torah, cette Loi révélée à Moïse et transmise à Israël ? Elle ressemble de fait à un fin réseau de préceptes et d’interdits englobant toutes les dimensions de l’existence. Citons par exemple, au livre de l’Exode (23,12), à propos du sabbat : « Pendant six jours, tu feras tes travaux, et le septième jour, tu chômeras afin que se reposent ton bœuf et ton âne et que reprennent souffle le fils de ta servante ainsi que l’étranger. » Intéressant : le précepte du repos sabbatique si structurant pour l’existence concrète et religieuse est référé à un motif social : les animaux sont ici curieusement nommés avant les hommes, car c’est l’ensemble de la création qui est visé par cette nécessité d’une trêve hebdomadaire. Que devient cette indication capitale dans une société de consommation permanente ?
Le piège tendu à Jésus, sa mise à l’épreuve, serait de l’amener à relativiser les commandements, comme il a paru le faire auparavant à propos de ce même précepte du sabbat, lorsqu’il guérissait des malades y compris le jour du sabbat, ce qui semblait aux stricts gardiens de la Loi une activité violant l’impératif divin de chômer en ce jour. Ne nous méprenons pas : cette manière de faire, de tendre des pièges à autrui au sujet de son attitude religieuse, n’est pas l’apanage des pharisiens. Toute religion peut devenir aux mains de l’homme dit religieux un système de contrôle, un lieu de pouvoir, une machine à juger, à exclure. En chacun de nous somnole tranquillement un bon pharisien prêt à tomber sur celui qui nous dérange, qui nous déstabilise dans nos certitudes, voire nos habitudes.
Alors, évidemment, Jésus n’étant pas né de la dernière pluie et connaissant bien le cœur de l’homme, comme dit saint Jean (2,25), désarme la polémique. De deux manières : un, il élève le débat ; deux, il le simplifie.
Il élève le débat en ramenant tout précepte à un unique commandement, celui d’aimer Dieu, il cite ici le fameux verset du Deutéronome (Dt 6,4-5) que tout juif, dont lui, Jésus, récite plusieurs fois par jour : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ; tu aimeras le Seigneur ton dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit. » Quels que soient les mots retenus ici dans cette triade, cœur, âme, esprit, l’idée est que l’amour, principe intérieur, impalpable, doit s’incarner dans toutes les dimensions de notre être, la volonté (le cœur est le lieu du désir, des intentions, des décisions), la pensée, donc le discernement, et l’action commandée par l’âme, soit ce pouvoir d’agir que dépose en nous le Souffle divin. Et nous faisons bien d’entendre dans ce Souffle l’écho de l’Esprit Saint. Premier commandement donc, nous enseigne Jésus, aime ton Dieu qui t’aime d’abord, aime comme tu es aimé, aime parce que tu es aimé. Voilà pour la pratique religieuse.
Jésus simplifie ensuite le débat en concentrant toute pratique sociale, caritative, humanitaire, dirions-nous, dans une exigence découlant directement de ce commandement premier : après l’amour de Dieu, il n’y aura qu’un secondcommandement, et non pas un deuxième, puis un troisième, un quatrième, jusqu’à 613. Ce second commandement, le Maître ne l’invente pas, il va le chercher là aussi dans la Torah, c’est un verset du Lévitique : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Lv 19,18). Et il lui donne même poids qu’au premier commandement, celui d’aimer Dieu, parce qu’aimer l’autre à côté de qui le Créateur m’a placé pour vivre en relation, et aimer Celui qui nous a créés, l’un et l’autre, à son image et ressemblance, c’est tout un. Et il ne s’agit pas, comme l’interprétait monsieur le vice-président Vance, d’aimer par cercles concentriques, ma famille et mes proches d’abord, ma nation, et éventuellement, l’étranger, l’immigré. Non, non, lui a répondu celui qui n’était pas encore Léon XIV, l’amour est un, entier, ou il n’est pas ; il ne se sectorise pas, ne se répartit pas au prorata de mon intérêt.
L’amour est liberté qui coule en nous du cœur de Dieu, comme un don immérité, une grâce complète. Je ne peux recevoir cet amour et lui répondre qu’en le partageant totalement, sans chercher à canaliser ce torrent, moi et les miens d’abord, les autres après s’il en reste. Non, tout autant que la veuve et l’orphelin, l’immigré est placé auprès de moi comme une image précieuse de ce Dieu qui m’a libéré moi-même, qui m’a libéré de moi-même. Mais suis-je vraiment libre de toute idole ? « Vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles, afin de servir le Dieu vivant et véritable et d’attendre des cieux son Fils, qu’il a ressuscité d’entre les morts, Jésus… »
Viens Esprit Saint faire œuvre de libération en nous, donne-nous d’aimer comme nous sommes aimés.